Entre observation minutieuse et vision onirique, les photographies de Laura Dumoussaud révèlent un monde végétal invisible à l’œil. Traversées par la lumière, le corps des plantes se dévoile, leurs couleurs vibrent, se mêlent, se troublent. De leur éclat originel à leur lente altération, les formes oscillent entre persistance et effacement. Ces Éphémérides déploient une réalité agrandie, fragile et instable. Elles invitent à se rapprocher, à nouer une autre forme de relation au(x) vivant(s).

Que les bois sont beaux ! Que la lumière est douce ! Au rebord des fossés herbeux, que la rosée est froide ! Si je n’ai plus trouvé, sous les taillis et dans les prés, le peuple charmant des petites fleurs minces, mysotis et silènes, narcisses et pâquerettes printanières… si les sceaux de Salomon et les muguets ont défleuri, depuis longtemps, leurs cloches retombantes, j’ai pu du moins baigner mes mains nues, mes jambes frissonnantes, dans une herbe égale et profonde, vautrer ma fatigue au velours sec des mousses et des rayons, traversées de souffles, sonore de cigales et de cris d’oiseaux, comme une chambre ouverte dans un jardin.
COLETTE, Colette en ménage, Mercure de France 1902.
Historienne de l’art et artiste, ancrée sur les côtes normandes comme à Paris, photographe éprise de peinture, Laura Dumoussaud fonde sa pratique photographique sur les richesses de ces dualités qui la traversent. Son appartenance à un territoire de lisière, entre terre et mer, où herbes, fleurs, plantes, se mêlent au sable et aux rochers, la rend sensible à la beauté puissante d’une nature toujours soumise aux vents, aux souffles marins, au rythme des saisons. Son goût pour les musées, son désir de mieux saisir ce qui exalte la création esthétique et la rend possible — elle a ainsi travaillé sur l’œuvre photographique des peintres Nabis, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Maurice Denis — la conduisent à établir une réflexion nourrie quant à son propre travail, dans une vision réflexive portée par une exigence vive. Émerveillée par le vivant, par la beauté des formes, apr la subtilité des couleurs, elle se garde pourtant de céder à sa propre inclination pour nourrir son travail d’une analyse théorique qui la met au défi de toute promptitude. Cette passionnée est ainsi, aussi, une méticuleuse, scrupuleuse à ne pas disperser ses gestes, appliquée à leur accorder sens et pertinence.


Ses Éphémérides organiques l’ont guidée vers l’invention d’un genre nouveau qui puise à la fois à la botanique, à la peinture, aux spectacles optiques, à la photographie. Elle imagine un herbier vibrant où la beauté des formes se croise avec la vivacité des couleurs, où transperce l’éclat lumineux. Il semble qu’elle ait cherché ici à conserver et transmettre le fugace, la fragilité gracile d’un pétale, d’une étamine, de la nervure d’une feuille, tout en lui accordant, par la magie de la lumière, une dimension spectaculaire, presque théâtrale. Le procédé paraît simple mais son accomplissement suppose une manipulation habile, comme un sens de la composition et de l’arrangement. Laura Dumoussaud se souvient des cyanotypes d’Anna Atkins, British Aglae : Cyanotype Impressions, publié en 1853. Comme la botaniste britannique, pionnière de la photographie, elle cherche à souligner les pouvoirs de reproduction de la nature grâce aux pouvoirs magiques de la photographie. Elle n’ignore pas non plus les dispositifs floraux et de feuillage conçus par Charles Aubry dans les années 1860, à destination des artistes et des artisans, notamment les décorateurs et tapissiers.


tirage pigmentaire, 40×60 cm, collection de l’artiste.
Ces sources d’inspiration ne la détournent pas d’une vision personnelle, d’autant plus marquée qu’elle se met en œuvre autour de l’infiniment petit. de l’infiniment commun. de l’éphémère. La série Éphémérides organiques de Laura Dumoussaud est la conséquence heureuse d’un jeu triple avec le temps, celui des saisons qu’elle parcoure au fil de ses cueillettes, celui de la durée de pose des images, habilement déterminé pour permettre précision des formes et lustre des couleurs, celui de la nature elle-même qui trouve, grâce à l’artiste, une pérennité nouvelle que le rythme des mois et leur alternance lui refusent. Attachées au réel, ses représentations puisent à un art de la métamorphose maîtrisé, où s’entrecroisent présence et transparence, fragilité et permanence, formes et couleurs. Laura Dumoussaud abolit les frontières entre la nature et son atelier, en faisant entrer la première dans la composition même de son acte de création. C’est le vivant qui est ici présent, non sa seule image. Ses œuvres invitent à la contemplation, à celle des photographies exposées comme à celle de leur modèle de conception, pétales, feuilles, tiges, pistils, étamines, folioles. ce jardin photographique compose une ode poétique au vivant, dans ses formes les plus subtiles et les plus banales, ici révélées comme autant de chefs-d’œuvre. Célébrée sur les cimaises du musée, la nature l’est aussi au creux des talus, le long des sentiers. au bord des ruisseaux, où les plantes ont été choisies, cueillies, ramassées. Cette double invite faite au spectateur exacerbe le sens de la perception, la faculté à trouver au plus proche de soi une beauté d’autant plus irradiante qu’elle est banale, d’autant plus remarquable qu’elle paraît insignifiante, d’autant plus étrange qu’elle est commune.
Dans cette nouvelle série, la jeune artiste parvient à accomplir ce qui l’animait depuis ses tout premiers travaux d’études, susciter émotion et pensée, célébrer l’émerveillement né de la rencontre, toujours renouvelée, entre les beautés d’une nature familière et la conception d’une œuvre sincère et déjà, singulière.
Dominique de Font-Réaulx
Avril 2026



Une exposition proposée par l’Ardi-Photographies, en dialogue avec les résidences de Lise Duclaux et Caroline Bouyer au musée des Beaux-Arts de Caen.
Galerie Mancel, musée des Beaux-Arts de Caen
du mardi au dimanche : 10h-19h
Les rendez-vous
Atelier photo « Photographier les fleurs »
le 22 mai de 18h à 21h






Nuit essentielle
Vendredi 26 juin 2026
Visites commentées en compagnie de l’artiste à 18h, à 19h et à 20h
Visite croisée mercredi 26 août à 17h avec Axelle Rioult (auteure de l’exposition Foliatura)
départ 17h galerie Mancel
entrée libre et gratuite
En savoir plus :
site web de l’artiste
instagram















